Ce que devient le désir quand l’habitude
« Marie et Paul se sont rencontrés il y a 20 ans. Ils ont deux enfants, un travail à temps plein. Des agendas partagés, des crédits, des listes de courses, des nuits écourtées, des corps qui ont changé. Leur sexualité n’est plus comme au premier jour, celle de la passion, quand ça marche ‘’tout seul’’. Il faut dire qu’ils sont fatigués, et puis demain il faut se lever tôt et puis il y a encore le lave-vaisselle à vider. L’envie, le désir, s’est émoussé. Et il y a cette question qui surgit, souvent avec une crainte sous-jacente :“Où est passé le désir ? ‘’
Ce que devient le désir quand l’habitude prend le couple
La réponse est moins dramatique qu’on ne l’imagine. Mais elle exige cependant de renoncer à une ou deux illusions…
Le mythe de la passion permanente
Notre imaginaire amoureux repose sur une fiction : le désir serait spontané, stable et inaltérable. Et il est vrai que dans les contes de fées et les comédies romantiques, on ne nous montre jamais le couple après 20 ans de quotidien partagé. Et pourtant… Je paierais volontiers une place de cinéma pour voir la suite de Pretty Woman après 20 ans de vie commune avec le beau Richard Gere :
« New York, 18 h 00. Assis l’un en face de l’autre dans le salon de leur fabuleux penthouse, Vivian est absorbée par l’écran de son téléphone. Enroulée dans un plaid, elle laisse poser un masque à l’argile et regarde des vidéos TikTok. Edward, en pyjama à carreaux, avale une poignée de chips avant de se couper les ongles des pieds sur la table basse du salon. La passion flamboyante du début a laissé place à une efficacité conjugale presque irréprochable. Ils n’ont pas fait l’amour depuis deux mois, et encore, ça n’avait rien d’étincelant. Ils sont devenus des managers du quotidien, des collaborateurs de vie. »
Après vingt ans, le couple n’est plus seul. Il est devenu une organisation. C’est à la fois systémique et stratégique : le couple s’organise comme une petite entreprise du quotidien.
L’enquête Contexte de la sexualité en France, menée par l’Institut national d’études démographiques et l’Inserm, montre que la fréquence des rapports sexuels diminue progressivement avec l’âge et surtout avec la durée de la relation.
Et c’est finalement assez normal.
Le désir sous pression : enfants, travail et charge mentale
Le désir n’est pas seulement une question d’envie. Il est aussi une question de disponibilité psychique.
La parentalité modifie profondément la dynamique intime. C’est prenant, c’est stressant, c’est épuisant. Le sommeil s’en trouve inévitablement affecté et, assez inévitablement, entre une sieste et un câlin, le choix est vite fait !
Des recherches publiées dans Archives of Sexual Behavior montrent que le stress parental et la fatigue chronique sont significativement associés à une diminution du désir, en particulier chez les femmes.
La surcharge professionnelle agit également sur les circuits neurobiologiques de l’excitation.
Le stress chronique augmente le cortisol, hormone connue pour inhiber la réponse sexuelle (Hamilton & Julian, 2014, Archives of Sexual Behavior).
Nos vies sont trop prenantes, trop chargées, trop stressantes, trop stimulées par trop de publicités, d’injonctions, d’attentes, y compris sur ce que doit être une sexualité épanouissante.
Après plusieurs années aux côtés de la même personne, on finit par se connaître presque par cœur. À tel point que l’on peut prévoir chaque geste, chaque étape, comme si le scénario amoureux était déjà écrit.
Si, au début, tout semblait vibrant, avec inventivité, élan, désir spontané et joyeux, le temps a ensuite fait son œuvre. Ce qui était surprenant est devenu familier — pas désagréable, presque rassurant par certains aspects, mais enfin sans surprise — et aujourd’hui, sans rien enlever à la profondeur du lien, il peut manquer un peu de fraîcheur, de surprise, de saisissement des sens.
Et si l’on est tout à fait honnête, il arrive même que, pour que l’envie vienne, cela demande un certain effort…
Mais que s’est-il passé ?
L’habituation : quand le mystère disparaît
Le cerveau humain est sensible à la nouveauté. Les premières années d’une relation sont marquées par une forte activation dopaminergique. Avec le temps, cette intensité diminue, le système nerveux s’adapte. En conséquence, le sentiment de sécurité augmente, ce qui permet d’établir de la confiance, des projets communs, de fonder une famille, par exemple. Mais la tension érotique, parfois, diminue d’autant.
Le paradoxe du couple à long terme est là : plus de stabilité, moins d’incertitude — donc moins de stimulation liée à la nouveauté.
Et c’est à cela que nous ne sommes pas préparés…
De spontané, le désir devient réactif
La chercheuse Rosemary Basson a proposé un modèle révolutionnaire du désir féminin (2001, Journal of Sex & Marital Therapy).
Elle montre que dans les relations durables, le désir n’est pas toujours préalable à l’activité sexuelle. Il peut apparaître après l’engagement dans l’intimité. Ce modèle, aujourd’hui largement validé, change radicalement la perspective : ne pas ressentir d’élan spontané ne signifie pas une absence de désir potentiel.
Après plusieurs années, l’érotisme demande souvent d’être initié, soutenu, cultivé. Pour les femmes, le désir est souvent moins impulsif et davantage lié à la qualité émotionnelle qu’à la simple excitation.
C’est pour cela qu’avec le temps, il devient nécessaire de revoir ses représentations du couple et de la sexualité.

« Comment créer un désir adapté à qui nous sommes devenus ? »
On croit connaître son partenaire.
Mais connaît-on vraiment la version actuelle de lui ou d’elle ?
Avec le temps, chacun a évolué de son côté, mais a-t-on intégré la troisième personne qu’est le couple ?
Proposer un cadre où la pensée est plus légère : restaurer des espaces sans enfants, alléger la charge mentale puis provoquer des moments d’émotion partagée.
