C’était il y a 15 ans. J’étais éducatrice spécialisée dans un service d’accueil de jour pour jeunes adultes cérébro-lésés en Seine-Saint-Denis. Ma mission principale dans cette structure ? Accompagner ces jeunes gens d’à peine 18-20 ans à devenir de jeunes adultes autonomes.
Le couple dont je vous parle s’est formé quelques mois avant que cette histoire ne commence. Lui a 22 ans, elle 20 ans. Tous deux ont un handicap moteur qui les contraint à se déplacer en fauteuil roulant électrique, la jeune femme, Sandra, présente en plus une dysphasie qui rend l’expression orale difficile. Pour autant, c’est un couple assez ordinaire — au regard de ce que peut être un jeune couple sans handicap.
L’établissement dans lequel j’exerce est un centre de jour : les jeunes adultes arrivent le matin et rentrent chez leurs parents le soir. Mais une fois par an, il leur est proposé de participer à un séjour d’une semaine — des vacances qui permettent aux professionnels d’observer ce qu’une seule journée ne révèle pas, et souvent de vivre une première séparation familiale pour les personnes accompagnées.
Cette année-là, j’organise un séjour « Paris by night ». Au programme : cinéma, spectacle, pub, boîte de nuit, resto, bowling — un condensé de liberté et d’amusement.
J’ai l’habitude de construire les séjours avec les jeunes, chacun prenant une responsabilité dans l’organisation à la mesure de ses capacités. Un transfert — c’est notre jargon — ça se prépare longtemps à l’avance. Pour celui-ci, j’avais commencé à en parler un an avant la date. Je connaissais bien ces jeunes, je les voyais tous les jours, une vraie relation de confiance s’était installée. C’est sans doute elle qui a permis à Matthieu et Sandra de venir me trouver pour me demander si, pendant le séjour, ils pouvaient… dormir ensemble.
Dans cet établissement, nous travaillions sur l’Éducation à la Vie Affective et Sexuelle — l’EVAS, qui ne portait pas encore ce nom. Nous avions des groupes de parole, des groupes d’information, et une salle mise à disposition pour que les jeunes puissent se retrouver en toute intimité. Dans l’ensemble, ça fonctionnait plutôt bien. Un élan de liberté affective et sexuelle soufflait dans l’établissement, des couples se formaient, et la salle d’intimité — surnommée la « purple room » pour ses rideaux violets — était très sollicitée. Nous étions plutôt fiers du travail mené, pluridisciplinaire et soutenu par une direction qui valorisait le fait que dans son établissement, la sexualité n’était pas un tabou.
Mais soyons honnêtes : quand on vit sanglé dans un fauteuil et qu’on a un·e amoureux·se, même en s’isolant, les possibilités d’interaction physique restent très limitées.
Alors quand Matthieu et Sandra sont venus me trouver, il m’a semblé naturel de leur répondre qu’a priori, oui, bien sûr, rien ne s’y opposait. Sauf que si — de l’opposition, il allait y en avoir. Et il faudrait bien un an pour que l’équipe puisse sereinement répondre oui à cette demande somme toute assez banale pour un couple d’une vingtaine d’années.
Première réunion d’équipe. J’aborde le sujet avec mes collègues : psychologue, moniteur-éducateur, psychomotricien, kinésithérapeute, AMP et direction. Les questions fusent : Que vont dire les parents ? Et si elle tombe enceinte ? Est-ce que ça ne nous transforme pas en accompagnants sexuels ? Les oppositions suivent : ce n’est pas notre rôle, les parents seront furieux, c’est non. Puis un joker surgit : « Ils n’envisagent pas forcément la même chose l’un et l’autre, leurs niveaux de compréhension sont différents — il pourrait y avoir une agression sexuelle. » Refuser, c’était les protéger. Bonne conscience générale.
J’étais très en colère. Même la directrice, qui se glorifiait de ce qui avait été mis en place sur ce sujet, ne m’apportait aucun soutien.
L’absurdité de la situation m’a conduite à une réponse absurde : évaluer les attentes précises de chacun. Autrement dit, entrer dans leur intimité, tout consigner, leur demander de valider ma rédaction, puis présenter le tout en équipe dans l’espoir d’une petite ouverture.
Si Matthieu n’avait aucun problème d’expression orale, pour Sandra c’était plus complexe. Mais formuler des phrases courtes était possible, et quand je ne comprenais pas un mot, elle pouvait le taper avec un doigt sur mon clavier. C’était très long — et pour moi, profondément malaisant d’entrer ainsi dans leur intimité. Eux qui m’avaient demandé avec beaucoup de pudeur de simplement dormir ensemble, je leur demandais désormais un plan d’action qui serait évalué par les professionnels qui les accompagnent chaque jour.
J’ai présenté les deux récits à ma direction, en précisant qu’il n’y avait absolument rien de dissonant dans leurs discours, et que je trouvais particulièrement dérangeant d’en aborder le contenu en réunion d’équipe.
Deuxième réunion. L’équipe s’accorde sur le fait qu’ils semblent bien alignés dans leur projet. Mais les parents risquent de s’y opposer — et on ne peut ni leur dire, ni ne pas leur dire. Conclusion : non, ils ne dormiront pas ensemble. Ils pourront se rendre dans la chambre l’un de l’autre en journée. Basta. La « purple room » changeait juste de ville.
Oublions un instant qu’il s’agit de deux adultes consentants, que rien ne s’oppose légalement à ce qu’ils aient une relation amoureuse et sexuelle. Entre nous : si nous avions dû demander la permission à nos parents et attendre leur approbation avant d’avoir une relation sexuelle, où en serions-nous aujourd’hui ?
Le séjour a bien eu lieu. Nous avons surmonté de nombreuses difficultés, notamment des questions très concrètes liées au handicap moteur des deux jeunes gens. Matthieu me confiait : « Je vois bien comment ça se passe dans les films, mais moi je ne peux pas faire ça ! » Une collaboration avec son kinésithérapeute libéral a permis de travailler sur les positions possibles et un programme sur-mesure : gainage, retournements, étirements — il n’avait jamais été aussi motivé à aller en rééducation. De son côté, Sandra souhaitait être séduisante « le jour J » : l’achat de lingerie fine, vous savez les bas avec la couture le long de la jambe , spoiler : c’est une vraie galère à enfiler sur les jambes de quelqu’un d’autre… !
Il aura donc fallu un an, des débats, des oppositions, des rappels à la loi, des murs à pousser — et un lit pour deux à trouver — pour que ce couple de 20 ans puisse enfin se réunir pour cinq petites nuits.

